Le monde était couvert de forêts profondes, gouvernées par l'obscurité
et par les créatures nocturnes. Aucun astre ne venait illuminer le ciel.
Il n'y avait ni jour, ni nuit...
Les gens vivaient sur des
petits lopins de terre qu'il leur fallait constamment défendre contre
les broussailles et les plantes rampantes. Ils mangeaient peu et
dormaient moins encore. La nuit, les fauves venait rôder autour de leur
maison.
Les tigres étaient les pires. Ils adoraient déchirer la
chair humaine de leurs crocs aussi longs que des dagues, la lacérer de
leurs griffes aussi tranchantes que des rasoirs. Ils mutilaient si
atrocement leurs victimes que personne ne pouvait reconnaître les
cadavres. Pas même les parents les plus proches. Qui plus est, ils
parlaient...
Cette aptitude étonnante aurait pu les rapprocher
des hommes, et, qui sait, faire naître une amitié. Mais elle n'était
pour eux qu'une arme supplémentaire, des plus sinistres. Elle leur
permettait de raffiner dans l'horreur en feignant le clémence par de
douces paroles au milieu des tortures. Très vite, les tigres s'étaient
mis à tuer, non plus par nécessité, mais par plaisir. Pour le sport,
disaient-ils en riant.
Les habitants du village coréen où se
déroule l'histoire vivaient en permanence dans la terreur. Les tigres
étaient si puissants qu'ils parvenaient à bousculer les pauvres maisons
dans lesquelles les paysans s'entassaient la nuit venue.
Rares
étaient les toitures de chaume, les murs de bambous qui pouvaient
résister à quelques coups de pattes bien assénés. Deux gros yeux jeunes
apparaissaient soudain parmi les arbres, des rugissements féroces
emplissaient l'air, puis c'était la ruée, l'attaque, le carnage...
Les
deux héros de ce conte étaient un garçon et une fille, jumeaux. Ils
logeaient dans une vieille baraque à la lisière de la forêt. Leur père
avait été tué par un tigre, et depuis, la mère vivait dans la terreur
des fauves.
Elle répétait à ses enfants ce que les villageois lui
disaient des moeurs de leurs ennemis mortels, leurs changements
d'humeur, les endroits où ils se dissimulaient, la saison de leurs
amours...
Chaque tigre avait un nom, attribué en fonction de son
caractère, de son âge, de sa taille : le Furieux, le Balafré, le
Couard. Le plus méchant, le plus fort, le plus grand de tous avait droit
au surnom de Kal Pem, il semblait bien que tous les tigres ayant
atteint la plénitude de leurs moyens enviaient ce titre, réservé à un
seul.
Les jumeaux savaient que leur père avait été massacré par
un de ces Kal Pem, craignant de les voir subir le même sort, leur mère
leur avait communiqué sa peur panique, aussi vivaient-ils cloîtrés dans
la petite masure, tressaillant au moindre bruit et se méfiant de tous
les étrangers.
Chaque jour, malgré ses frayeurs, la mère était
obligée de sortir pour nourrir ses enfants. Elle traversait la forêt
pour se rendre chez un riche laboureur qui l'employait à labourer ses
champs. La pauvre femme humait l'air sans arrêts, en avançant sur les
chemins ténébreux : elle espérait sentir à temps l'odeur des fauves. Il
lui semblait que chaque rideau de liane, chaque buisson de ronces,
chaque fourré, chaque hallier cachait un mufle dégoulinant de bave et de
sang.
Un jour qu'elle revenait du village où elle s'était rendue
pour acheter des galettes de sarrazin destinées au repas du soir, un
éclair orangé jaillit d'un bosquet. La malheureuse se retrouva face à un
énorme tigre à l'expression sardonique. Le Kal Pem poussa un
rugissement féroce. Curieusement, toute peur quitta la femme au moment
même où elle était confrontée à l'un des monstres hantant ses cauchemars
permanents. Elle respira un bon coup et, très calmement, demanda au
fauve ce qu'il lui voulait.
Le tigre ouvrit une large gueule, et
après un geste sans équivoque en direction de son estomac, répondit
qu'il avait faim. Rapidement, la femme enfourna la plus grosse de ses
galettes dans l'énormes bouche, et repartit prestement dans la forêt
touffue, trébuchant sur les racines, déchirant ses vêtements dans les
ronces... Son coeur battait si fort qu'on l'entendait jusqu'au village.
Mais
bientôt, le tigre la rattrapa, et lui demanda un supplément de
nourriture... La veuve, épuisée par la course, lui donna toutes les
galettes qui restaient encore, et repartit aussi vite qu'elle put. Le
fauve la rejoignit un peu plus loin, lui réclamant un de ses bras pour
apaiser un restant de fringale, en menaçant de la tuer si elle refusait.
Il
paraît que la femme y consentit sans mot dire, après quoi, pendant que
l'ignoble bête dégustait ce morceau de choix, elle tenta encore de
regagner la maison, quoi qu'elle perdit beaucoup de sang. Repu, le tigre
aurait pu en rester là... Mais il s'amusait trop pour ne pas continuer.
Rattrapant sa victime, il lui demanda successivement son second
bras, puis ses deux jambes. Dès lors, le jeu n'avait plus guère
d'intérêt. Le Kal Pem parvint à le faire durer encore un peu en feignant
de chipoter sur ce qui restait du corps pantelant. Enfin seul subsista
un châle couvert de sang. Le tigre le noua sur sa tête pour l'ajouter à
sa collection de souvenirs.
Mais sa soif de sang n'était pas
étanchée, bien au contraire. Le plantureux repas qu'il venait de
s'offrir n'avait que l'accroître. Aussi, à tout hasard, continua-t-il
sur le chemin emprunté par la veuve, et ne tard-t-il pas à trouver la
masure que celle-ci habitait. Il tourna tout autour, renifla sous la
porte, et tenta de regarder à travers la fenêtre bouchée de papier
huilé.
Il entendit un bruit furtif que ses oreilles exercées
identifièrent aussitôt : pas de doutes, il y avait deux enfants dans la
maison. Le tigre parvint même à sentir l'odeur de peur que dégageaient
ses futures victimes. Il se pourlécha les babines : rien n'était plus
agréable au palais que la chair d'un petit d'homme.
La bête
n'avait plus grand faim, mais elle savait par expérience qu'en s'amusant
avec les proies innocentes, elle retrouverait vite l'appétit. Elle
appela les enfants en imitant la voix aiguë de leur mère et leur demanda
d'ouvrir la porte.
La fillette ne reconnut pas la voix
maternelle et refusa d'ouvrir. Le tigre ordonna d'un ton plus rauque
qu'on lui obéisse immédiatement.
Le garçon demanda pourquoi leur
mère avait la voix si enrouée. La pseudo-mère répondit qu'elle avait été
forcée de crier pendant toute la journée pour éloigner les vaches qui
tentaient de brouter les blés.
Satisfait de la réponse, le garçon
s'apprêtait à ouvrir la porte, mais sa soeur l'en empêcha; elle n'était
pas convaincue et voulait une autre preuve. Elle entrebâilla la
fenêtre, et demanda à tâter la main de sa mère.
Le Kal-Pem commençait à trouver le jeu lassant, néanmoins, il rentra les griffes et mit la patte dans l'ouverture.
La
fillette passa la main, toucha la patte poilue et recula vivement. La
prétendue mère expliqua alors qu'elle avait passé plusieurs heures à
amidonner le linge, ce qui expliquait pourquoi elle avait les mains si
rugueuses.
Les deux enfants collèrent leur tête au sol, derrière
la porte, et parvinrent à glisser un regard sous le battant. Malgré
l'obscurité, ils distinguèrent nettement les rayures de la fourrure du
tigre. Ils étaient fixés. Ils se dépêchèrent de quitter sans bruit la
masure en passant par la fenêtre de derrière. Ils se réfugièrent sur un
arbre qui dominait la maisonnette.
La bête, n'entendant plus
aucun bruit, réalisa très vite que les enfants avaient réussi à
s'enfuir. Elle fit le tour de la baraque délabrée et constata que la
fenêtre de derrière était ouverte. Un puit était juste à côté, le tigre
se pencha sur la margelle, jeta un regard vers le bas, et aperçut les
visages terrifiés des jumeaux à la surface de l'eau.
Poussant un
rugissement de triomphe, le Kal Pem tendit la patte autant qu'il le
pouvait, mais ses griffes ne labourèrent que la surface de l'eau;
l'image des enfants se troubla et disparut. Le tigre, frustré, poussa un
feulement de colère.
Il entendit alors un bruissement de
feuilles agités; il leva les yeux et vit les deux enfants perchés dans
les branches. D'un bond, il franchit la distance qui le séparait de
l'arbre et il entreprit d'escalader le tronc en enfonçant ses griffes
dans l'écorce.
La terreur que les enfants avaient ressentie
lorsqu'ils étaient encore dans la maison n'était rien en comparaison de
celle qui les saisit lorsque le tigre commença à secouer l'arbre en
grimpant lourdement. Ils virent le châle ensanglanté de leur mère sur la
tête de l'animal, et comprirent en un instant ce qu'il était advenu de
la pauvre femme. Ils se mirent à prier les dieux de les prendre en pitié
et de les sauver des griffes du monstre.
Les conteurs disent que
les supplications des deux enfants furent entendues. Les dieux
déroulèrent immédiatement une longue corde; les jumeaux s'en saisirent
et montèrent lestement vers le ciel.
Le tigre était sur leurs
talons. Avec l'agilité propre à sa race, il sauta de l'arbre à la corde,
et commença à grimper à son tour. Mais son corps, alourdi par tout ce
qu'il avait mangé, était trop pesant. La corde, relativement fragile,
s'effilocha et finit par se rompre juste au dessus de lui. Le tigre qui
était déjà parvenu à une belle hauteur retomba sur le sol, où il se
brisa les reins et mourut. Ainsi fut vengée la mort de la pauvre veuve,
et de toutes les victimes qui l'avaient précédées dans la gueule du
monstre.
Les dieux étaient des sages. Voyant que l'obscurité
totale facilitait les entreprises criminelles des tigres, ils décidèrent
de la supprimer. Ils revêtirent les deux enfants d'un habit de lumière
et leurs demandèrent de briller dans le ciel jusqu'à la fin des temps.
La
fille se métamorphosa en soleil et elle émit de tels feux que personne
ne pouvait la regarder en face. Le garçon se changea en lune et emplit
les nuits d'une douce lueur.
Depuis les créatures de l'ombre ont perdu une moitié de leur royaume, et tous les cauchemars se terminent à l'aube.
Quand aux tigres, ils ne parlent plus... Mais nul ne sait pourquoi...
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