Au Japon, où des dragons plus féroces que ceux de Chine régnaient sur
les éléments, un conte magnifie la bravoure d’une femme qui affronta
l’un d’eux.
Il y a bien longtemps, un empereur exila l’un de ses
plus fameux guerriers aux îles Oki, perdues dans la tempétueuse mer du
Japon. On ne sait en quoi constituait l’offense, mais elle n’était pas
forcément des plus graves, l’empereur ayant subitement contracté une
maladie qui le rendait d’humeur changeante.
Quoiqu’il en soit, le
samouraï fut conduit sous bonne escorte jusqu’au lieu de son exil,
contraint d’abandonner sa fille Tokoyo, belle comme le chrysanthème et
vigoureuse comme l’acier de son épée.
Le jeune fille s’affligea
beaucoup, mais bientôt, elle partit courageusement à la recherche de son
père. Toute seule, pendant des semaines, elle suivit les côtes de la
grande île de Honshu, jusqu’à la province de Huki, dans le Nord. Là, du
haut d’un rocher, elle aperçut les contours, à peine visibles dans les
embruns, de l’île où son père était retenu prisonnier. Mais elle ne
trouva pas un marin qui acceptât de l’emmener là-bas, chacun savait que
des dragons fréquentaient ces parages inhospitaliers.
La nuit se
fit et Tokoyo, à la faveur de l’obscurité, s’empara d’une barque de
pêcheur. Pendant des heures, elle rama, luttant contre les vagues. La
lune se coucha, le Soleil se leva, elle ramait encore. Elle ne parvint à
destination que le lendemain soir. Sur la côte rocheuse où elle
débarqua, elle trouva un sentier taillé dans la falaise et marcha
jusqu’à un petit temple où elle s’endormit.
Le matin suivant,
Tokoyo fut réveillée par des pleurs dans le lointain. Aussitôt, d’un pas
décidé, elle se remit en chemin jusqu’à un promontoire battu par les
vents où la route s’interrompait. Arrivée là, elle fut témoin d’une
scène effroyable.
Une jeune fille en blanc se tenait au bord de
la haute falaise surplombant la mer bouillonnante. Agenouillés à quelque
distance, ses vieux parents ne retenaient pas leurs sanglots. Un
prêtre, derrière eux, gardait la tête baissée.
Il expliqua qu’il
s’agissait d’un sacrifice. Chaque année, les habitants de l’île
offraient une jeune fille au dragon Yofuné-Nushi, seigneur des abîmes et
maître des orages, pour qu’il ne leur envoie pas de tempêtes.
Sans
hésiter, Tokoyo se proposa à la place de la jeune fille. Elle revêtit
le blanc kimono de cérémonie, et, un poignard entre les dents, elle se
jeta hardiment dans les vagues qui se fracassaient contre la falaise.
Elle
se laissa couler dans les profondeurs glauques, nageant avec la même
énergie que dans son enfance, lorsqu’elle plongeait en compagnie des
pêcheurs de perles de sa province. Au fond de la mer, elle se retrouva
devant l’entrée d’une caverne flanquée d’une remarquable statue de
l’empereur qui avait banni son père. Et, jaillissant de l’ouverture, un
serpent ondulait, les griffes acérées comme des poignards, les écailles
lumineuses.
A toute vitesse, il glissa vers elle, les yeux
allumés de fureur et de convoitise. Mais Tokoyo frappa la première, lui
enfonçant son poignard dans l’œil ; à demi aveugle, le dragon fit un
bond maladroit dans sa direction. Elle frappa derechef. Et ce fut tout :
le dragon s’effondra et ses replis flottèrent au gré des courants.
Animée
d’une force surhumaine, la jeune fille le saisit d’une main, de l’autre
s’empara de la statue, puis fit en sorte de remonter à la surface.
Quand
le prêtre et les autres assistants la virent apparaître au dessus des
vagues, ils coururent au rivage et lui tendirent des mains secourables.
L’histoire
finit miraculeusement et de manière étrange. Tokoyo fut conduite avec
son butin devant le seigneur de l’île qui honora grandement sa bravoure.
Il envoya des messagers raconter son exploit à l’empereur et l’on
comprit alors ce que la statue signifiait. Objet d’un maléfice et jetée
au dieu des mers, elle était à peine sortie de l’eau que l’empereur
recouvra la santé. Plein de gratitude, il réunit la jeune fille et son
père et leur accorda la permission de rentrer dans leur pays natal.
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