03 janvier 2026

Celle qui affronta l'abîme (Légende Japonnaise)

 

Au Japon, où des dragons plus féroces que ceux de Chine régnaient sur les éléments, un conte magnifie la bravoure d’une femme qui affronta l’un d’eux.



Il y a bien longtemps, un empereur exila l’un de ses plus fameux guerriers aux îles Oki, perdues dans la tempétueuse mer du Japon. On ne sait en quoi constituait l’offense, mais elle n’était pas forcément des plus graves, l’empereur ayant subitement contracté une maladie qui le rendait d’humeur changeante.

Quoiqu’il en soit, le samouraï fut conduit sous bonne escorte jusqu’au lieu de son exil, contraint d’abandonner sa fille Tokoyo, belle comme le chrysanthème et vigoureuse comme l’acier de son épée.

Le jeune fille s’affligea beaucoup, mais bientôt, elle partit courageusement à la recherche de son père. Toute seule, pendant des semaines, elle suivit les côtes de la grande île de Honshu, jusqu’à la province de Huki, dans le Nord. Là, du haut d’un rocher, elle aperçut les contours, à peine visibles dans les embruns, de l’île où son père était retenu prisonnier. Mais elle ne trouva pas un marin qui acceptât de l’emmener là-bas, chacun savait que des dragons fréquentaient ces parages inhospitaliers.

La nuit se fit et Tokoyo, à la faveur de l’obscurité, s’empara d’une barque de pêcheur. Pendant des heures, elle rama, luttant contre les vagues. La lune se coucha, le Soleil se leva, elle ramait encore. Elle ne parvint à destination que le lendemain soir. Sur la côte rocheuse où elle débarqua, elle trouva un sentier taillé dans la falaise et marcha jusqu’à un petit temple où elle s’endormit.

Le matin suivant, Tokoyo fut réveillée par des pleurs dans le lointain. Aussitôt, d’un pas décidé, elle se remit en chemin jusqu’à un promontoire battu par les vents où la route s’interrompait. Arrivée là, elle fut témoin d’une scène effroyable.

Une jeune fille en blanc se tenait au bord de la haute falaise surplombant la mer bouillonnante. Agenouillés à quelque distance, ses vieux parents ne retenaient pas leurs sanglots. Un prêtre, derrière eux, gardait la tête baissée.

Il expliqua qu’il s’agissait d’un sacrifice. Chaque année, les habitants de l’île offraient une jeune fille au dragon Yofuné-Nushi, seigneur des abîmes et maître des orages, pour qu’il ne leur envoie pas de tempêtes.

Sans hésiter, Tokoyo se proposa à la place de la jeune fille. Elle revêtit le blanc kimono de cérémonie, et, un poignard entre les dents, elle se jeta hardiment dans les vagues qui se fracassaient contre la falaise.

Elle se laissa couler dans les profondeurs glauques, nageant avec la même énergie que dans son enfance, lorsqu’elle plongeait en compagnie des pêcheurs de perles de sa province. Au fond de la mer, elle se retrouva devant l’entrée d’une caverne flanquée d’une remarquable statue de l’empereur qui avait banni son père. Et, jaillissant de l’ouverture, un serpent ondulait, les griffes acérées comme des poignards, les écailles lumineuses.

A toute vitesse, il glissa vers elle, les yeux allumés de fureur et de convoitise. Mais Tokoyo frappa la première, lui enfonçant son poignard dans l’œil ; à demi aveugle, le dragon fit un bond maladroit dans sa direction. Elle frappa derechef. Et ce fut tout : le dragon s’effondra et ses replis flottèrent au gré des courants.

Animée d’une force surhumaine, la jeune fille le saisit d’une main, de l’autre s’empara de la statue, puis fit en sorte de remonter à la surface.
 
Quand le prêtre et les autres assistants la virent apparaître au dessus des vagues, ils coururent au rivage et lui tendirent des mains secourables.

L’histoire finit miraculeusement et de manière étrange. Tokoyo fut conduite avec son butin devant le seigneur de l’île qui honora grandement sa bravoure. Il envoya des messagers raconter son exploit à l’empereur et l’on comprit alors ce que la statue signifiait. Objet d’un maléfice et jetée au dieu des mers, elle était à peine sortie de l’eau que l’empereur recouvra la santé. Plein de gratitude, il réunit la jeune fille et son père et leur accorda la permission de rentrer dans leur pays natal. 
 

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