C'était il y a bien longtemps, au temps des princes et des seigneurs.
Dans un petit bourg fortifié, défendu par un double rempart, se dressait
un château avec son fier donjon, où vivait un prince qui avait quatre
fils et une fille.
Comme leur père, les fils étaient de haute
taille, de forte musculature, vigoureux et sanguins. Ils avaient les
cheveux blonds et les yeux gris. Et comme leur père, ils étaient
audacieux, durs et belliqueux.
En revanche, la fille Angéline
était douce, pieuse et charitable. Elle ne ressemblait ni à son père, ni
à aucun de ses frères. Elle avait les cheveux noires, le teint clair et
de beaux yeux bleu foncé avec des reflets gris. Elle était aussi
généreuse, bienveillante et miséricordieuse. Elle rentrait dans les
chaumières pour y soigner les malades, consoler les veuves et secourir
les orphelins.
A l'âge de seize ans, elle voulu se faire
religieuse et entrer au couvent. Mais comme elle s'en ouvrait à son
père, qui était un homme dur, cupide et cruel, il tomba dans une énorme
colère :
- Que me racontez-vous là ? Vous, la fille d'un prince,
vous faire nonne ? ... Jamais je n'y consentirai. J'aimerais mieux vous
noyer dans la rivière de mes propres mains. Vos vertus vous ont fait
connaître dans toute la région et plus d'un soupirant m'a déjà demandé
votre main. Je vais couper court à vos élans mystiques et vous marier
rapidement à un gentilhomme de bonne race.
Angéline refusa tous
les partis qui lui furent offerts. Aux princes les plus opulents, elle
préférait ses pauvres. On l'a vit souvent penchée sur la douleur,
pansant les plaies, soignant les lépreux. Elle donnait aux malheureux
tout l'argent que lui remettait son père. Elle recueillait dans les
cuisines du château les reliefs des repas et les distribuait à ceux qui
souffraient de la faim.
Le prince son père la surprit plusieurs fois et la menaça des pires châtiments :
- Si vous continuez ce manège, indigne fille, c'est dans l'un de mes cachots que je vous ferai enfermer !
Mais le lendemain, elle recommençait.
Un
jour qu'elle passait par le petit chemin qui mène au village, vêtue
d'un grand tablier qu'elle avait rempli de vivres pour ses pauvres, elle
fut brusquement abordée par son père, que suivait un cortège de
serviteurs et de gens d'armes :
- Ma fille, où allez-vous ?
- Mon père, je vais au village.
- Que portez-vous là ?
- Des provisions pour de pauvres gens que vous laissez mourir de faim.
- Montrez-moi cela !
Elle ouvrit son tablier.
Il
se produisit alors quelque chose d'extraordinaire, un prodige étonnant,
merveilleux. Le tablier s'emplit de roses, qui tombèrent sur le sol en
nappes et en cascades : roses de Bengale, de Damas et de Provins,
roses-thé de Chine, Princesses royales et Amours des dames, roses
mousseuses, roses pompon, roses musquées et roses multiflores, roses
blanches, pourpres, jaunes et violacées, nacrées et carnées, roses aux
nuances infinies, où la nature avait déployé toutes ses richesses ! ...
Ce fut la merveille des merveilles.
Le miracle métamorphosa le
prince. Son coeur s'ouvrit à la pitié. Il permit à sa fille d'aider et
de soigner librement les malheureux. Il distribua sans compter ses
richesses et fit élever, sur le lieu où se produisit le prodige, une
grande croix de marbre sculptée par un artiste du pays.
A la mort
d'Angéline, un rosier enlaça la croix de ses rameaux, et du socle au
sommet, l'on vit fleurir et refleurir d'embaumantes roses rouges. Et
l'on croit que pour toujours, l'âme d'Angéline s'épanouit dans ses
roses.
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