Il était une fois un jeune chevrier qui s'appelait Beppino. Tous les
jours, il menait paître son troupeau dans les alpages. Il aimait toutes
ses chèvres, mais plus particulièrement un petit chevreau blanc comme
neige. Le chevreau étai vif et hardi, il gambadait dans les rochers et,
plus il montait haut dans la montagne, plus il était heureux.
Un jour, Beppino vit que son petit chevreau avait disparu.
- Il est encore parti vers les sommets, se dit-il, et il a dû s'égarer. Il faut que je le retrouve avant la nuit.
Et
il se mit à grimper. Au-dessus de lui se dressaient les cimes
enneigées, qui étincelaient au soleil. Il atteignit une paroi de rocher
vertigineuse. Tout là-haut, il distinguait une tache blanche. Sans
hésiter, il se lança dans l'escalade. Parvenu au sommet, il resta muet
d'étonnement : entre les parois à pic était tendue une corde sur
laquelle flottaient des robes, des chemises, des draps, qui séchaient au
vent.
- A qui donc appartient cette lessive ? s'exclama Beppino.
Alors la paroi de rocher s'ouvrit devant lui, et une jeune fille merveilleusement belle en sortit.
- Cette lessive est à moi, dit-elle. Je suis Bellinda, la reine des neiges. Tu es le bienvenu, car je me sentais très seule.
Beppino resta un moment ébloui, puis il reprit ses esprits et dit :
- Si tu veux, je resterai avec toi. Marions-nous !
La reine lui tendit la main en souriant, et ils entrèrent dans son palais de cristal.
Les noces furent célébrées par une grande fête, à laquelle participèrent les fées et les lutins de la montagne.
Beppino
vécut des jours heureux dans le palais de la reine, qui s'élevait au
sommet d'une montagne inaccessible, entourée de glaciers. Dans toutes
les salles résonnait une douce musique et, sur les corniches, des roses
et des oeillets fleurissaient sous le soleil éblouissant. Beppino se
croyait au paradis.
Mais, quand il s'endormait, chaque nuit le
même cauchemar venait le hanter. Il se voyait grimpant allègrement dans
les rochers. Soudain, il entendait le grondement sourd d'une avalanche
et, en un instant, il était englouti sous une énorme masse de neige. Il
grelottait comme si l'édredon s'était transformé en glace, il avait
l'impression d'étouffer.
Bellinda s'efforçait de le réconforter. Quand il se réveillait en sursaut, en criant :
- Au secours ! Je vais mourir !
Elle lui caressait doucement le front et murmurait :
- Ce n'est rien, Beppino, dors !
Et Beppino, apaisé, se rendormait entre ses bras.
Un
matin, Beppino s'était accoudé à la fenêtre. Très loin, en bas dans la
vallée, il distinguait les toits de son village, et il fut envahi par la
nostalgie.
- Permets-moi de retourner pour quelques heures voir
mes amis, demanda-t-il à la reine. Je voudrais aussi retrouver mon petit
chevreau.
- Mon pauvre Beppino, répondit Bellinda, depuis combien de temps crois-tu être ici ?
- Trois mois.
-
Cela fait quatre-vingt-dix ans que tu vis dans ce palais ! Ici, chaque
jour compte pour une année. Chaque nuit est un hiver ; et alors, nous
dormons, ensevelis sous la neige. Tes amis sont morts depuis longtemps,
et tu ne reconnaîtras plus personne au village. Et que deviendras-tu si
tu ne retrouves pas le chemin de notre demeure ?
Mais Beppino s'obstina.
- Je te promets de revenir très vite.
Il
embrassa Bellinda, qui versait de grosses larmes, et descendit de la
montagne. Mais plus il marchait, plus ses pas devenaient lents et
lourds, plus son souffle se faisait court et plus ses épaules se
courbaient. Enfin, il atteignit une auberge, où il s'arrêta pour se
restaurer. Il se regarda dans un miroir : son image était celle d'un
vieillard aux cheveux blancs.
Alors, il gémit :
- Pourquoi ne suis-je pas rester auprès de ma chère épouse ?
Saisi
d'angoisse, il se remit en route pour regagner le palais de cristal.
Mais il sentit vite que ses faibles forces ne suffiraient pas. La nuit
tomba, et la lune monta dans le ciel pur. Beppino écouta le vent, qui
murmurait entre les rochers. La grande paix de la montagne remplit son
coeur.
- Vent, mon ami, dit-il, mon corps est devenu si léger,
emporte-moi sur la lune. De là-haut, je pourrai contempler le palais de
Bellinda pour l'éternité !
Le vent l'exauça. Sur la lune, le
petit chevreau blanc l'attendait. Beppino le prit tendrement enter ses
bras, et c'est toujours ainsi qu'on peut le voir, par les nuits de
pleine lune, si on observe attentivement. | | | | | | |
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